Education par l'image

20
avr 2010

Un décryptage du Clemi

Complexe et bureaucratique : c’est ainsi que l’Union européenne est parfois perçue. Son histoire, ses institutions, son mode de fonctionnement sont peu connus du grand public.
Pour permettre au citoyen de mieux comprendre le sens de ce grand chantier, la télévision a joué son rôle, depuis 1951, date de création de l’entité politique européenne : en expliquant l’Europe, et en s’attachant à rendre compréhensibles les enjeux de l’intégration.

1. Les étapes de l’unification
L’unification est ponctuée d’étapes dont les enjeux successifs échappent parfois au citoyen européen. Pour les restituer dans l’architecture d’ensemble, les médias puisent dans leurs images d’archives et proposent régulièrement des rappels historiques. Souvent didactiques et linéaires, ces rétrospectives alternent avec des présentations magistrales dont le parti pris est d’expliquer l’Europe avec une langue et un argumentaire à la portée de chacun.

Rétrospectives

Produit en 1963 pour les Actualités Françaises, cet extrait adopte la forme et le ton d’une nécrologie. Le ton solennel du commentaire est appuyé par une musique qui évoque le registre funèbre. La dimension cérémonielle des obsèques est traduite par un choix très conventionnel de plans larges (descriptifs) alternant avec des cadrages serrés (l’émotion lue sur les visages). Ces images restituent la chronologie du « départ » : « le long cortège qui a accompagné (le défunt) à son dernier voyage ». Cette première partie événementielle en appelle deux autres qui prennent la forme convenue d’un flash back sur « l’homme, sa vie, son œuvre ». Chacune d’elles est introduite par une image symbole, hommage appuyé au « père de l’Europe » : le paraphe au bas du traité de la CECA (1951) et une coulée de métal en fusion.

L’angle du second sujet peine à se découvrir. Certes, il s’agit d’un montage d’images d’archives à visée rétrospective, avec l’objectif affiché de retracer les soixante dernières années de l’histoire de l’unification européenne. Cependant, les auteurs du commentaire (le journaliste) et de l’illustration en images (le monteur) semblent prisonniers d’une chronologie événementielle, quelque peu convenue (l’Europe des décideurs et des traités), même s’ils manifestent des velléités à signifier le rôle moteur du peuple dans la réalisation de cet ambitieux projet. Leur seule véritable tentative en ce sens est l’image finale, effet spécial et création hybride d’image réelle et infographique, où l’on voit un jeune garçon tenir à bout de hampe de drapeau une Europe élargie à 25 membres.

L’Europe expliquée aux Français

En 1957, le grand public a du mal à comprendre la construction de l’Europe, du point de vue institutionnel et économique. Pour expliquer les enjeux et justifier les procédures qui structurent le projet, les médias font œuvre de pédagogie : ils mettent en scène des partisans convaincus de l’idée européenne et choisissent des mots simples pour « raconter » le marché commun.

Ce premier volet d’un diptyque produit et diffusé par l’ORTF en 1957 affiche clairement ses intentions dans un carton d’introduction au visuel très évocateur. Il s’agit d’expliquer aux téléspectateurs le pourquoi de l’Europe.  Pour légitimer cette explication magistrale, on fait appel à une sommité, Georges Vedel, spécialiste de droit constitutionnel. Un journaliste est censé l’interviewer, jouant ainsi le rôle d’un substitut du public. La mise en scène théâtrale de cette scène introductive et son écriture très cinématographique confèrent à l’échange un caractère artificiel. Un tel dispositif paraît contre-productif : loin d’entraîner l’adhésion du public, il crée un espace de communication très formel. De même, l’idée d’utiliser un projecteur de cinéma pour montrer des images d’archives en relation avec l’idée européenne est superflue. Cette mise en abyme semble avoir pour effet de mettre le téléspectateur de l’époque à distance de documents qui appartiennent à son vécu.

Le second sujet, produit pour les « Actualités Françaises », est à proprement parler un « message » au sens où il s’apparente, par le ton, le commentaire, l’argumentation (parfois candide) et la dramatisation du contenu (qui pointe l’émergence d’une super puissance) à un objet de communication, pour ne pas dire de propagande. C’est en tout cas la perception qu’en aurait le public aujourd’hui. Il s’attache moins à informer qu’à démontrer et à prouver. Son développement, soutenu de bout en bout par un air martial désigne un point d’orgue, touche finale qui annonce l’aboutissement d’un projet (le marché commun) dont les vertus semblent ne faire aucun doute.

2. Doutes et suspicions

C’est dans un climat de doute et de suspicion que s’est faite la construction de l’Europe. Deux événements nous le rappellent : l’adhésion de la Grande-Bretagne dans le Marché commun, précédée d’une longue période de méfiance réciproque, et la création d’une monnaie unique, très vite accusée de stimuler l’inflation.

L’adhésion de la Grande-bretagne

Les réflexes insulaires de la Grande-Bretagne, ses liens privilégiés avec les pays du Commonwealth, l’euroscepticisme de nombreux de ses sujets n’ont pas facilité, d’un côté comme de l’autre, son adhésion au Marché Commun. Close en 1972 par la signature du traité, cette chronique aura alimenté pendant près de dix ans les pages de politique étrangère et fait ressurgir de nombreux stéréotypes.

Ce numéro d’« Édition spéciale » diffusé par l’ORTF en 1963 s’apparente déjà, dans sa forme, à ce que nous appelons aujourd’hui le magazine d’information. Ainsi, le choix de faire alterner des images de reportages et des plateaux, d’animer les plateaux en créant un dialogue entre deux journalistes, d’avoir recours à des bancs-titres de journaux, d’utiliser des cartes ou autres représentations schématiques (ancêtres de l’infographie) pour éclairer un point technique ou une notion abstraite. L’ensemble, néanmoins, reste statique et manque de spontanéité : le dialogue entre les deux journalistes est écrit, les images de reportages sont utilisées uniquement en plan de coupe sur les commentaires, le banc-titre sur les unes de journaux est peut-être trop long et répétitif, surtout en ouverture de « magazine ». Les journalistes semblent prisonniers du ton et de l’allure d’un exposé académique : il faut, par exemple, attendre la fin de cette séquence de 12 minutes pour connaître les raisons de l’échec de l’adhésion de la Grande-Bretagne alors qu’un magazine contemporain placerait ce segment en accroche. Enfin, c’est « la voix de la France » qui s’exprime (« Telle est la position de la France » conclut le journaliste, M. Ferro). Le point de vue officiel prime sur celui du journaliste qui parle sous le contrôle de son ministre de tutelle, le ministre de l’Information.

Ce second sujet retrace les péripéties de la candidature de ce pays. À quelques rares exceptions près, le son direct n’est pas exploité dans ce reportage. In ou off, la voix du journaliste, parfois mixée avec une musique qui se veut de circonstance, est omniprésente. Dès lors, l’image intervient comme simple support à un commentaire qui pourrait se suffire à lui-même. À l’évidence il s’agit bien plus d’une écriture radiophonique que télévisuelle.

La création d’une monnaie unique

L’euro dont la valeur est tout autant symbolique que fiduciaire contribue à la cohésion du projet européen. Pour souligner cette dimension emblématique les médias ont fait de sa création un événement. Depuis, l’euro, star d’un jour, se retrouve sur la sellette : pointé du doigt par ses détracteurs, il est rendu responsable de l’inflation et de l’augmentation des prix. Sur ce sujet, les reportages de télévision abondent.

Ce premier extrait présente la maquette des futurs billets en euro. Il n’était pas facile de construire et d’écrire un sujet purement factuel comme celui-là. Le journaliste parvient néanmoins à rythmer son reportage en le coulant dans le moule canonique en vigueur . L’insertion d’une déclaration en son direct est indispensable pour diversifier une présentation qui ne pouvait être traitée qu’au banc-titre. Pour animer ces séquences spécifiques, par nature statiques, on utilise un banc-titre électronique. Enfin, pour faciliter l’entrée dans un reportage qui renvoie à un matériau inanimé, des billets de banque, on choisit une accroche forte qui a une vraie fonction de « teaser » puisqu’elle joue sur le suspense (qu’attend la foule?) et rend désirable (impatience de la foule) le dévoilement du référent, la maquette des billets.

Ce second extrait (2001) consacré à l’effet de l’euro sur les prix est très contemporain dans sa forme et son traitement. Dans son traitement, il privilégie – ce qui est une tendance moderne très souvent attestée- l’investigation : on va sur le terrain, on enquête puis on interviewe un panel d’individus supposés traduire les principales opinions sur le sujet. C’est bien le cas ici : dans des supermarchés, on constate, produits à l’appui, l’envolée des prix, et on soumet ces chiffres aux avocats des « victimes » (« 60 millions de consommateurs »), aux responsables supposés de la flambée des prix (un représentant des industries de consommation) et aux instances officielles (un représentant du gouvernement). La forme problématique de cette approche demande au téléspectateur une lecture bien plus active que dans les reportages de type linéaire que l’on trouve dans la première partie de ce numéro.

3. Les enjeux de l’intégration

Pour le grand public, les enjeux liés à l’intégration sont difficiles à cerner. Aussi, pour appréhender d’une manière plus concrète les étapes accomplies ou mesurer le chemin restant à parcourir, la télévision propose-t-elle des émissions qui vulgarisent l’idée d’union européenne. De la même manière, elle inscrit à son agenda les dates des consultations populaires liées aux décisions communautaires.

Objectifs affirmés

Pour avancer, l’Europe a besoin de se fixer des objectifs et des échéances. Pour les rendre intelligibles, les médias leur consacrent régulièrement des émissions à visée pédagogique et des comptes rendus événementiels. Ainsi, en 1957, l’ORTF produit une série pour expliquer les raisons de la construction européenne (premier extrait). A chaque date anniversaire mais aussi à l’occasion de réunions auxquelles le sort de l’Europe est lié, le JT consacre un sujet
ou un dossier. En décembre 1991, par exemple, Antenne 2 fait le point sur les acquis de Maastricht (deuxième extrait).

  Cet extrait (ORTF, 1957) est conçu sur le même modèle que le précédent (Cf. 1, 2 de ce numéro). La scénographie est similaire. Pourtant, l’interprétation est moins guindée. Cette fois, on fait l’économie du rôle de l’huissier qui introduit le journaliste mais on fait surgir un nouveau figurant : le projectionniste. Tous ces artifices traduisent sans doute une intention dans l’esprit de son auteur : évoquer une mise en scène cinématographique pour donner une forme plaisante à un entretien dont le sujet n’a rien a priori de stimulant. Ce même souci de capter et soutenir l’attention du téléspectateur justifie, pour le reportage, le choix d’un accompagnement musical, plaqué artificiellement sur le commentaire, la création d’animations qui viennent en renfort des expositions jugées trop abstraites et, par prudence, des illustrations littérales univoques (dites « téléphonées »).

Quarante-quatre ans après le traité de Rome, fondateur du Marché commun, les nations européennes se retrouvent à Maastricht pour signer, à douze cette fois, un traité d’union qui donnera naissance à l’Union européenne (deuxième extrait). Pour rendre compte de cet acte historique, le journaliste choisit de restituer chronologiquement le déroulement de la rencontre. Cette forme est la plus efficace pour traduire le « film » des événements. Elle permet de reconstruire l’espace-temps du sommet de Maastricht : elle fait apparaître les moments forts et désigne les premiers rôles, J. Major, F. Mitterrand, H. Khol dont l’affrontement crée une tension dramatique (qui conduit à un dénouement narratif prévisible : l’apaisement).

Perspectives

Les projets d’intégration n’ont pas toujours la vertu de séduire les Européens. Et les perspectives de les réaliser restent souvent hypothétiques. Les politiques le savent, qui montent à la tribune ou produisent des spots électoraux, dans l’espoir de convaincre les électeurs de les suivre dans la voie de la ratification des traités. Dernier événement en date, de cette nature, le traité constitutionnel de 2005 qui a appelé aux urnes Français et Espagnols.

Message électoral (35 secondes) signé de l’UMP pour inciter les électeurs à voter oui au référendum sur l’Europe de 2005 (premier extrait). L’efficacité de cette séquence tient à la forte imbrication de composantes visuelles et sonores collaborant à la production d’un message immédiatement lisible. L’élocution franche, le ton convaincu et le débit maîtrisé du locuteur conviennent bien à ce texte performatif (qui encourage l’accomplissent d’un acte). La musique qui l’accompagne et le porte de bout en bout évoque une fresque en cinémascope et l’aspiration à de « nouvelles frontières. L’image est au service du texte, vraisemblablement couchée a posteriori de l’enregistrement du message. Elle épouse sa scansion, par le biais du montage, et met en valeur les mots clés qu’elle interprète de manière littérale, pour produire un meilleur effet.

À la veille des élections sur le traité constitutionnel, François Hollande vient prêter main forte à J. L. Zapatero pour inciter les Espagnols à voter oui (deuxième extrait). Le sujet est plat tout comme l’événement qu’il rapporte, prévisible dans les déclarations des deux hommes politiques, la mise en scène de l’audience, son allégresse de circonstance, manifestée à l’anglo-saxonne avec des jets de confettis. Le cameraman propose des vues subjectives de la foule et des hommes politiques sur l’estrade, plans décadrés de la salle et des hommes à la tribune. Il combine ces plans avec des mouvements d’appareil qui donnent une sensation de roulis. Le journaliste, qui l’observe, lui demande de faire un travail plus académique. Alors, il filme les orateurs comme on le fait toujours : en plan américain pour cadrer derrière eux une brochette de supporters le sourire aux lèvres. Économe de ses mouvements, le cameraman ne bougera guère durant le reportage. Il restera sur l’estrade, à côté de la tribune, se contentant de faire pivoter sa caméra pour choisir différents axes.

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